Le monde est prêt pour la Modest Fashion !

Sep 13, 2022 | Mode musulmane

Mis en avant sur le site Madame le Figaro, les termes Hijabistas, mipsterz (contraction de musulman et hipsters), modest fashion (mode pudique), différentes tendances sont apparues dans les années 2010 sous l’impulsion de blogueuses musulmanes vivant un peu partout dans le monde.Féminines, passionnées de mode et fières de leur identité culturelle, ces web influenceuses ont construit leur réseau autour d’un sujet de niche : la mode et le monde musulman.

Shelina Janmohamed, vice-présidente de l’agence de publicité Ogilvy Noor depuis 2011 et blogueuse depuis 2006 explique :

»Les femmes musulmanes sont proactives, énergiques et influentes, elles font bouger les choses .Elles veulent prendre la parole et faire valoir leur identité à leur façon, avec leurs propres termes. La mode en fait partie ».

Mode musulmane : un marché de 500 milliards de dollars, cela donne des idées !

Dolce & Gabbana, en postant sur son compte Instagram les premières images de sa collection de hijabs et abayas a décroché le premier buzz mode de l’année. Le monde musulman représente un enjeu économique majeur pour le secteur de la mode, qui a pesé quelques 484 milliards de dollars en 2019. Un marché prometteur mais complexe.

Le monde musulman est un enjeu économique d’importance pour le secteur de la mode. Dans une interview accordée à la revue Internarional Business Times, Reina Lewis, chercheuse et auteure d’un ouvrage récent sur la mode dans le monde musulman résume la situation : « Il y a un grand marché grandissant pour ce que l’on appelle « la mode modeste ». La population musulmane est globalement jeune et en augmentation.  Jusqu’à présent, le marketing ne s’adressait aux musulmans que pour vendre des produits alimentaires et financiers. Mais je pense que la mode est en train de prendre la troisième place. »

Les chiffres confirment déjà cette prédiction : selon le rapport Global Islamique Economy, de Thomson , la communauté musulmane mondiale a dépensé 266 milliards de dollars en vêtements et chaussures en 2013. Ces dépenses qui devaient atteindre les 484 milliards en 2019 attirent aujourd’hui les géants de l’industrie textile et les griffes de luxe occidentales.

«  H&M a commencé à intégrer des modèles musulmans dans ses campagnes internationales. Dans les publicités d’Apple, Android ou Coca Cola il y a déjà des femmes qui portent le hijab. Car une marque qui cherche à conquérir des marchés inexploités, notamment la mode musulmane doit adapter sa stratégie pour toucher sa cible. », analyse Shelina Janmohamed, spécialiste des marchés musulmans.

La manne financière de la mode musulmane

Le prêt -à-porter et les grands couturiers occidentaux n’hésitent plus à lancer des collections « pudiques », quitte à susciter des polémiques.  C’est que l’affaire est très lucrative !

Le créateur nigérien Alphadi déclare : « La mode musulmane explose. Cela n’a rien d’étonnant et va bien au-delà du monde arabe ou de l’Afrique. Elle gagne l’Europe, l’Asie et l’Amérique » et ce, en plein lancement de la onzième édition de son Festival International de la Mode en Afrique , (FIMA) qui a eu lieu en novembre à Dakhla, au Maroc. D’ici à 2022, le marché de la « modest fashion » (mode pudique) avec ses vêtements couvrants les épaules, le décolleté, les cuisses et les jambes, devrait même peser 373 milliards de dollars contre déjà 254 milliards en 2016, selon le rapport « State of the Global Islamique Economy 2017 – 2018.(Chiffres publiés par Reuters).

Sans grande surprise, parmi les pays qui développent l’économie du prêt -à-porter islamique, les Emirats Arabes Unis tiennent le haut du pavé, suivis par la Turquie, la France et la Chine qui se disputent la cinquième place, et le Maroc ferme le top 10.

Les marques occidentales prennent largement part à cette tendance qui touche aussi bien les « hijabista » (fashionistas musulmanes) que les juifs ultra-orthodoxes ou les chrétiens évangéliques. En 2015, pour les besoins du recyclage de vêtements au cours d’une campagne, H&M a pour la première fois fait appel à un mannequin portant le hijab : Mariah Hidrissi.

Puis, l’année suivante, le groupe suédois de fast-fashion a lancé la ligne LTD Collec: des jupes, des caftans, et des ensembles aux coupes longue et fluides. L’enseigne japonaise Uniqlo a quant à elle lancé une première collection de mode pudique en Asie en 2015, puis s’est attaquée au marché américain.

Avec le concours  de la créatrice britannique musulmane Hana Tajila, elle a développé une ligne de hijabs,  tuniques, pantalons amples, longues jupes,et tops couvrants au style bohème et minimaliste. Le géant du streetwear, Nike, Mango et autres Marks & Spencer ont suivi.

Objectif : rayonner à l’échelle mondiale

Sofia Slimani, spécialiste des tendances au sein de l’agence de prospective française déclare : «  La clientèle ciblée est majoritairement les millennials musulmans  – tant dans leurs pays d’origine que dans leurs pays d’adoption, . Ils sont connectés au fait de la mode, ont un pouvoir d’achat grandissant et son en quête de représentativité. Ils s’attachent donc à des marques engagées qui comprennent leurs besoins et leurs spécificités. »

La haute couture n’est pas en reste. Dans les pays du Golf, il n’est plus rare de voir des abayas customisées avec des cristaux Swarovski. On trouve des combi-pantalons oversize chez Jacquemus ; des caftans en tulle et crêpe à ornements chez Elie Saab, des robes du soir couvrantes en georgette, des soies à sequins, chez Carolina Herrera et des jupes longues en satin de soie chez Gucci. Ces pièces ont même eu le droit à leurs défilés à la Fashion Week de New York ces dernières saisons.

Des cosmétiques 100% Halal

Pas moins de 82 milliards de dollars. C’est ce que pèsera le secteur des cosmétiques halal d’ici à 2022, contre 57 milliards en 2016, selon le rapport Global Islamic Economy 2017-2018. Particularités de ces crèmes, lotions, fonds de teint, rouges à lèvres, vernis ou mascara : ils sont perméables, sans alcool et sans ingrédients dérivés d’animaux dits « interdits » – comme la kératine, le collagène, l’éthanol ou les protéines placentaires. Fabriqués à partir de minéraux et extraits de plantes, de fruits ou d’huiles végétales, ils peuvent ainsi aussi séduire les végans et les adeptes de produits naturels.

Si le marché a éclos dans les pays musulmans d’Asie du Sud-Est, il s’est étendu au sous-continent indien, au Moyen-Orient, à l’Afrique et aux Etats-Unis ainsi qu’à certains pays d’Europe. En 2015, une boutique de cosmétiques estampillée « halal », Hasna Cosmetics ouvrait ainsi sur les Champs-Elysées, à Paris. et de grands groupes de cosmétiques internationaux comme L’Oréal ont d’ors et déjà fait certifier une bonne centaine de produits.

Des « capsules » spéciales pour le mois de Ramadhan

Sur la couverture de Covertime, magazine américain dédié à la modest fashion et à la pop culture, on lit : « Le monde est prêt pour la mode pudique « .

Les grandes enseignes tentent de se faire une place sur ces marchés porteurs, mais la communication reste délicate. DKNY, Uniqlo  Mango, Tommy Hilfiger, Oscar de la Renta, Etro  et dernièrement Dolce & Gabbana  ou encore le site «  net-à-porter » ont lancé des collections capsules ses dernières années. Souvent commercialisées au moment du Ramadhan, elles sont vendues sur le web et dans les boutiques des pays musulmans, mais très peu en Europe ou aux États-Unis. Bien accueillies par la clientèle musulmane, ces lignes événementielles ne font pas l’unanimité. Pour Stéphanie Khalil Alghani, rédactrice en chef de Covertime , site américain dédié aux femmes musulmanes loupent leur cible.

covertime magazine modest fashion

En lançant des collections capsules en plein Ramadhan, les marques occidentales prouvent qu’elles ne comprennent pas la clientèle musulmane. A cette période, nous jeûnons et nous nous tournons vers la spiritualité. C’est le moment où on fait preuve de charité et on lit le Coran.

Pour les fêtes de l’Aïd, les musulmans vont porter des tenues traditionnelles qu’ils vont acheter de préférence chez les commerçants de la communauté qui vendent déjà ce type de vêtement. Ils s’intéressent à la mode les 11 autres mois de l’année !

Les marques occidentales ciblent une clientèle qu’elles ne connaissent pas !

Il n’y a pas que les photos de stars qui mettent le feu à la Toile. En 2016, largement partagée sur les réseaux sociaux l’annonce de cette collection a fait l’objet de nombreux commentaires. En tout genre : louanges, interrogations, reproches… Une conversation s’est ouverte à l’échelle de la planète révélant divisions, et incompréhensions d’une part, l’impatience d’une clientèle en quête de d’une mode « halal » de l’autre.

Face à cette incompréhension et en l’absence d’une offre de vêtements véritablement en accord avec certaines exigences religieuses, Madeena en Malaisie, mod-sty.com, Louella ou encore Amirah Couture, avec leur foi, de jeunes entrepreneuses musulmanes ont décidé de se lancer dans le business de la mode islamique.

Aux États-Unis, ces sites dédiés à la  « mode pudique » ont vite trouvé leur cible. Citée dans l’article de l’International Business Time, l’Américaine Ibtihaj Muhamed raconte qu’en 2015, un an après avoir lancé Louella.com, son entreprise enregistre un bénéfice de  250 000 Dollars.  L’Américaine Amirah Aulaqi créatrice de Amirah Couture incarne elle aussi les ambitions d’une génération de musulmanes qui cherchent l’équilibre entre féminité, religion, modernité et réussite professionnelle.

« J’ai grandi dans un monde occidental et j’ai commencé à porter le voile à l’âge de huit ans. Beaucoup de gens considèrent le voile comme un handicap, mais en fait, cela fait de moi une musulmane forte et résolue. J’ai créé Amirah Couture pour combiner mon intérêt pour la mode et ma pratique religieuse.  C’est une façon de prendre part à la société dans laquelle je vis tout en jouant un rôle dans l’existence des femmes qui pratiquent leur foi », raconte Amirah Aulaqi qui a intégré le programme de parrainage de la fondation Ariane de Rotchild.

Une filière trop longtemps délaissée

Les grandes maisons, conscientes du retard accumulé par rapport à une filières trop longtemps ignorée ,ont aussi imaginé des griffes spécialisées, présentées par des mannequins portant le hijab et présentes sur les plateformes d’e-commerce dans la catégorie mode pudique. Dolce & Gabbana a mis les pieds dans le plat avec sa collection printemps-été 2016 de hijabs et abayas, quitte à soulever une vive polémique…

collection « abaya et hijab » de Dolce & Gabbana

Le lancement de la collection « abaya et hijab » de Dolce & Gabbana fait grand bruit. Ce n’est pourtant pas la première fois qu’une grande maison lance une collection destinée aux femmes qui portent le voile islamique. Photo : jeuneafrique.com

 

Chez Burberry, c’est à l’occasion du Ramadhan qu’une éditions limitées de robes longues et de sacs est mises sur le marché. Sofia Slimani affirme : « Il faut y voir, avant tout une industrie à l’affût de la moindre aubaine lucrative. Et les marques ne veulent pas voir leur réputation ternie par un manque de compréhension quant à l’évolution de la mode et des attentes des consommateur

Cela ne surprend plus grand monde de voir des mannequins voilés en couverture de Vogue ou défilant pour les grands créateurs comme la Somali-Américaine Halima Aden qui se dit » fière de représenter les femmes musulmanes dans le monde ».

En 2017, une Islamic Fashion Week a même été organisée à New York. Et jusqu’au 06 janvier 2019, le musée De Young, de San-Francisco a accueilli l’exposition « Contemporary Muslim Fashion « consacrée à la mode musulmane sous toutes ses coutures : du sportswear aux robes du soir griffées. Cela révèle toute l’importance que le sujet est amené à prendre dans les années à venir » estime Sofia Slimani.. Sur la toile, les marques ou les sites d’e-commerce spécialisées dans la mode pudique, comme The Modist, établi à Dubaï se multiplient. Et sur les réseaux sociaux, les influenceuses voilées ne font plus exception.

Mais voyons ce qu’il en est des hommes. Ou « mipsters » (contraction de hipsters et musulmans). « Ils ne sont pas la cible principale, parce qu’ils ne sont pas soumis aux mêmes contraintes vestimentaires que les femmes, analyse Sofia Slimani . Mais de plus en plus de designers et de marques issus du monde arabe se font connaître, même s’ils ne s’adressent pas exclusivement au consommateur musulman. Et de citer Paria Farzaneh, Precious Trust ou Enami.

 

Mode modeste, pudique ou islamique ?

Appelée modest fashion par les anglophones, cette mode pudique surprend et divise aussi bien les non musulmans que les musulmans eux-mêmes ! « Les musulmans utilisent leur créativité pour initier une mode qui répondent aux exigences religieuses de la modestie : des vêtements plus longs, plus amples avec des manches longues, portés avec ou sans le voile.

modest fashion collection abaya - Marque Nabira

C’est la base de l’exigence de l’Islam : la modestie varie en fonction des pays et des cultures, mais les principes de base restent ceux-là. Ce style englobe toutes ces diversités culturelles », explique Shelina Janmohamed, en faisant allusion aux juifs orthodoxes, aux mormons, et à certains catholiques. De son côté, la rédactrice de Covertime admet que les opinions et philosophies divergent de la mode modeste. Selon moi, la façon dont une femme s’habille doit être un choix personnel. Nous devons juste être de bons exemples. Et aux musulmans qui disent que se soucier de la mode est haram (illicite, contraire de halal ), je réponds : « eh bien, restons nus ! »

En France, le port du voile ne fait pas l’unanimité

Pour sa première collection destinée aux pays musulmans, Uniqlo a fait appel à la styliste et blogueuse Hana Tajima .

En France, où la question du voile reste un sujet de discorde, les termes « pudiques » ou « modestes » passent mal et circulent assez peu dans les médias. Dans de nombreux pays occidentaux, le fait de se couvrir les cheveux et de porter des vêtements longs, larges, couvrants, est vite considéré comme une soumission religieuse ; et le style comme une illusion de liberté.

Les résistances de l’opinion restent fortes. Mais les chantres de la mode religieuse veulent croire au changement : les grandes marques pourraient bien céder aux sirènes du business. «  La France a toujours été pionnière en matière de mode et dans le monde entier ; de nombreux clients considèrent les grandes maisons françaises comme des leaders.

Ce serait une très belle opportunité si ce leadership pouvait s’étendre aux 1,8 milliards de musulmans, en particulier aux moins de 25 ans qui représentent 11% de la population.

« Cette jeunesse aspire à une nouvelle mode et affiche une certaine loyauté envers les marques. Le commerce a toujours eu le pouvoir de créer l’égalité entre les gens, y compris en France où la représentation des musulmans pose des questions politiques et sociales » commente Shelina Janmohamed.

L’Italie vient, elle, de faire un grand pas en annonçant en octobre 2015 que « la Fashion Week arabe de Dubaï sera désormais inscrite au calendrier, après celle de New York, Londres et Milan ».

La mode musulmane révèle sa richesse et sa diversité

C’est une première : une vaste exposition dédiée à la mode musulmane contemporaine a ouvert ses portes à San Francisco, avant de se déplacer à Francfort en 2019.

Des robes Dior adoptées par la crème du Qatar aux street styles d’Instagram, en passant par les hijabs de Nike, une vaste exposition dédiée à la mode musulmane a ouvert ses portes  au musée De Young de San Francisco. Une première à l’honneur : la mode dite « pudique » ou « modeste » inspirée par les différents codes de la religion musulmane et de la notion de décence qui en découle.

Chaque pas  dans les galeries imaginées par les curatrices Jill D’Alessandro et Laura L. Camerlengo se veut un coup porté aux préjugés selon lesquels les musulmans ont tous les mêmes modes de vie et se détournent de la mode. La communauté musulmane de 1,8 milliards de croyants répartis aux quatre coins du monde (dont 250 000 dans la baie de San Fancisco°) est, selon elle, encore trop souvent réduite à un bloc monolithique par les médias occidentaux. Il était grand temps de rendre compte de cette diversité.

L’intiative s’adosse également à la spectaculaire croissance, ces dernières années de l’offre et de la demande en matière de « mode pudique ». Alors que Vogue-Arabia a publié en mars 2017 sa première édition et que les grands couturiers multiplient les collections  Ramadhan ou Aïd, un rapport mondial de Thompson Reuters estimait que les achats de de mode « modeste » représentaient 44 milliards de dollars par an à l’échelle globale.

Jill d’Alessandro, responsable des arts textiles au musée De Young et co-curatrice de cette exposition commente l’évènement avec ses particularités et les nouveautés qu’il apporte dans le monde de la mode musulmane dite « pudique ».

« Cette exposition se concentre sur la mode pudique, dont l’interprétation varie en effet d’une région à l’autre. Le terme générique se veut inclusif : il intègre tous les différents degrés de dissimulation du corps par les vêtements. Pour certaines femmes, il s’agira simplement de manches longues et de cols hauts, tandis que d’autres se couvriront les cheveux, partiellement ou totalement. Pour explorer ces différents courants, nous avons notamment construit l’exposition par thématiques régionales en nous concentrant sur les créateurs du Moyen-Orient, d’Asie du Sud-Est, mais aussi  issus des communautés musulmanes qui revendiquent l’importance de la mode modeste et de sa représentation en Europe et aux Etats-Unis.

Mode islamique ou « mode pudique », quelle différence ?

« Nous avons réfléchi à la question et le groupe de travail avec lequel nous avons mis sur pied cette exposition a estimé que le mot « islamique » se référait plutôt à la stricte conformité à la religion ; tandis que notre exposition explorait plus simplement les dress-codes, les modes de vie des différentes communautés musulmanes à travers le monde.

Il était grand temps de mettre cette diversité au grand jour, mais, il y a 10 ans, cela aurait été compliqué à réaliser dans la mesure où l’offre des créateurs de mode pudique s’est vraiment étoffée ces derniers temps, et devient chaque année plus pointue.

Cette exposition capture l’esprit de l’époque : les influenceurs, les consommateurs musulmans exigent désormais d’être représentés, d’avoir des tenues modernes et variées qui reflètent leur quotidien. Longtemps ignorés par les grandes maisons, ils ont inventé leur propre style, que ce soit via les réseaux sociaux, le lancement de nouvelles marques ou de plateforme de ventes en ligne. Cette ébullition créative justifiait qu’on consacre une exposition au phénomène actuel.

Les principales différences régionales

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les styles du Moyen-Orient et du Sud-Est asiatique sont très différents. Le Moyen-Orient a ce look un peu minimaliste : l’abaya domine la garde -robe, déclinée cependant en mille versions différentes, alors qu’en Asie du Sud-Est on voit que les vêtements traditionnels sont intégrés à la mode modeste, notamment grâce au Batik (tissu imprimé selon une technique artisanale d’origine indonésienne). Aux Etats-Unis, en revanche, on trouve beaucoup de pièces de street Wear et sports wear assemblés pour former un style unique, contemporain.

batik tradition indonisienne tissu

Le batik : une tradition indonésienne

Et cette mode pudique réserve bien des surprises : par exemple, je n’aurais jamais imaginé que les créateurs d’Asie du Sud-Est avaient été beaucoup influencés par la mode d’autres pays asiatiques, notamment coréennes. J’ai également eu le bonheur de constater que les artisans travaillent encore énormément avec les créateurs indonésiens par exemple. On a tendance à croire en Occident que l’artisanat disparaît avec la mondialisation, mais ce n’est pas forcément vrai. Et puis, j’ai été vraiment heureuse de voir combien ces jeunes créateurs étaient à la pointe de la mode.

D’ailleurs, la sélection de ces créateurs a été très difficile. On a suivi les Fashion  Weeks dédiées à la mode pudique, on a lu la presse spécialisée des différentes régions, localement  on a aussi travaillé avec des groupes de proximités qui nous ont aiguillés. Après avoir identifié des artistes dont les intentions nous semblaient intéressantes, nous leur avons demandé de nous envoyer un portfolio de cinq à dix looks qui représentaient au mieux leur définition de la mode musulmane. A partir de tout cela, nous avons ensuite fait un choix basé principalement sur des critères esthétiques, comme on le fait ici pour chaque exposition de mode.

C’est précisément ce qu’on a vu dans les collections de nombreux créateurs : leur intention, d’une part de montrer que les garde-robes féminines musulmanes peuvent être contemporaines, faire partie intégrante de la société occidentale, qui les caractérisent tout en conservant les attributs « modestes » qui les caractérisent. D’autre part, de sortir de cette image unique et réductrice des femmes musulmanes. Les deux aspects jouent en faveur de l’intégration. Par ailleurs, le but de l’exposition est aussi de montrer que la majeure partie de ces looks « pudiques » sont en réalité universels et peuvent être portés par des femmes de n’importe quel pays ou confession. »

Lancer des collections à l’occasion du Ramadhan ou de l’Aïd est-il judicieux ?

« C’est l’histoire de l’œuf et de la poule… Sont-ils opportunistes ou sont-ils inclusifs ? Impossible de le savoir. Mais quand Nike lance son hijab, la marque investit deux ans de recherches et de développement avant son lancement. Donc l’intérêt n’est pas seulement commercial, selon moi. Les consommateurs musulmans peuvent se sentir « utilisés », d’une certaine manière, mais en même temps, il n’y avait jusque là pas d’offre prenant en compte leur manière de s’habiller. »

Ici, on a beaucoup travaillé avec des communautés musulmanes de proximité et je pense qu’il y aura des préoccupations différentes en Europe, notamment en Allemagne, compte tenu des débats liés à l’immigration. Les communautés musulmanes sont par ailleurs différentes aux Etats-Unis où elles sont principalement originaires d’Afrique noire. Ici, on a vraiment voulu prendre le pouls de la société en mettant en avant la street culture, la pop culture qui font partie intégrante de l’identité américaine. ».

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Hijab à l’occidentale et foulard islamique

Le marché délicat de la mode islamique

L’annonce de la maison Dolce & Gabbana de la sortie de sa collection de hijabs et abayas (annonce assortie de la diffusion de premières images sur Instagram) n’a pas laissé indifférents les réseaux sociaux. Et le moins que l’on puisse dire est que les avis sont assez tranchés. Sur Facebook et Instagram, nombreux ont clamé leur stupéfaction, voir même leur indignation face à ce qui leur apparaissait comme une inconvenance, tandis que d’autres ont chaleureusement encouragé les deux designers pour leur esprit d’ouverture.

Les détracteurs les plus virulents y ont vu une apologie malvenue de la mode « halal », les afficionados y ont vu de leur côté une adaptation légitime à la conquête de marché injustement inexplorés. Et il est vrai que jusqu’à maintenant, en Occident, si de célèbres créateurs comme Valentino (rachetée par un véhicule d’investissements de la famille royale qatarie, pour le compte de la Cheikha Mozah Bint Nasser, la deuxième des trois épouses de l’émir du Qatar), Elie Saab et Hussein Chalayan s’inspiraient de la culture du Moyen-Orient dans leurs créations, la question des hijabs et des abayas restait tabou. Un tabou désormais rompu non seulement par Dolce &  Gabbana mais aussi par Uniqlo et H & M. Le site net-à-porter a lui aussi lancé des collections capsules destinées aux femmes musulmanes, sans compter les incursions discrètes de DKNY, Tommy Hilfinger ou encore Oscar de la Renta.

Le marché de la mode musulmane : Un enjeu économique considérable

Le marché de la mode musulmane, comme nous l’avons signalé plus haut est en effet colossal. En 2013 les consommateurs musulmans ont dépensé dans l’habillement et les chaussures 266 milliards de dollars, soit une croissance de 11,9 pour cent, d’après l’édition de 2015 du Global Economy Indicator (GIEI), un rapport de l’agence de presse canadienne Thomson Reuters chargé de mesurer le développement de l’économie islamique à travers 73 pays. Les pays les plus consommateurs sont la Turquie,(39,3 milliards), les Emirats Arabes Unis (22,5 milliards), l’Indonésie (18,8 milliards) et l’Iran (17,1 milliards).

L’enjeu est tellement important que de nombreux festivals de mode musulmane apparaissent ici ou là. Au Maroc, le Festival national de la mode islamique se tient régulièrement chaque année. Toronto a accueilli The International Muslim Fashion Design & Festival (IMFDF), présenté comme le premier festival international de mode islamique. En Indonésie, le plus grand pays musulman du monde veut lui aussi s’imposer comme le centre de la mode musulmane en accueillant tous les ans  la Jakarta Indonesia Islamic Fashion Fair. Une Fashion Week qui rassemble plus 180 marques de vêtements indonésiens et étrangers. Enfin, l’Italie a annoncé que la « Fashion arabe de Dubaï serait désormais inscrite au calendrier, après celle de NewYork, Londres et Milan.